A super prix spécial, marraine spécialement super – Le Retour

Vous piaffez d’impatience depuis la semaine dernière et là vous craquez, vous ne pouvez plus attendre ? Chose promise, chose due ! Voici la deuxième partie de l’interview de la marraine du prix spécial dessin de presse. Cette semaine, Camille nous fait un dessin particulier : celui de la vie d’un dessinateur de presse. 

«  Pourquoi as-tu dessiné dans les journaux dans lesquels dans tu as dessiné et pas d’autres ?

J’ai eu un bol monstrueux. J’ai fais les beaux arts de Strasbourg, et 6 mois avant la fin de mon cursus, j’ai compris que c’était vers le dessin de presse qu’il allait falloir se tourner – eh oui, il n’es jamais trop tard.

J’ai donc décidé de faire mon mémoire sur ça, sur le dessin de presse. Parce que j’y connaissais que dalle au dessin de presse et je me suis dit qu’en me donnant le temps de faire un mémoire sur le sujet je pourrais me faire une culture G dessus et j’en saurais un peu plus. Donc je suis allée interviewer Willem et Siné grâce à mon père qui pour mes 25 ans m’a offert le numéro de téléphone de Siné qui a eu la gentillesse de me recevoir.

Il m’a filé le numéro de Catherine Meurisse qui m’a donné rendez-vous pour l’interview à Charlie et puis vu que j’étais à Charlie, elle m’a dit “c’est trop con va interviewer Cabu”.

Happy

On ne me l’a pas proposé deux fois.

Une fois que j’ai eu mon diplôme en poche je me suis servie de ça un peu comme d’un prétexte pour retourner à Charlie leur donner un exemplaire de mon mémoire où ils étaient tous cités et leur montrer mes dessins. Ça a interpellé Jul, à l’époque j’avais un humour très influencé par le sien je crois et il a montré les dessins à Cabu il a pigé qu’il y avait un truc : je dessinais très très très très mal mais mes blagues tenaient à peu près et Cabu a montré mon boulot à Philippe Val [ndrl : le directeur de rédaction], qui était encore en poste à l’époque.

Il m’a invité à prendre un café la semaine d’après, on a discuté un peu et à la fin il m’a dit “Je pense que tu as ta place dans ce métier là, donc ce que tu vas faire c’est que tu vas revenir et puis tu vas t’asseoir avec nous et tu vas apprendre”. Donc à 25 balais j’avais mon diplôme fraîchement en poche et j’étais assise à la grande table de la salle de rédaction entre Cabu et Luz c’est à dire Dieu et son prophète. Et j’ai appris. Et trois mois après ils publiaient mon premier dessin, donc j’ai publié mon premier dessin à 25 ans dans Charlie Hebdo. J’ai eu un bol monstrueux.

A partir du moment où on est à Charlie ça ouvre plein de portes. Tout le monde se connaît. Je ne suis restée que 5 ans là bas, j’étais pigiste. Mais c’est eux qui m’ont présenté l’équipe de l’Huma qui commençait à faire rentrer du dessin de presse dans son chemin de fer, notamment avec la création des pages Cactus en 2010.

Causette a été montée à cette époque là par Grégory Lassus-Debat pigiste lui-même pour Charlie et qui a d’ailleurs appris le métier de journaliste, et par Liliane Roudière qui a été attachée de presse pour Charlie pendant 15 ans. Liliane voulait absolument Catherine Meurisse à Causette. Mais Catherine ne voulait pas et Liliane insistait, insistait, insistait, alors Catherine, sûrement pour se débarrasser de Liliane, lui a dit “T’as qu’a prendre Camille”. Liliane a fait pas mal de résistance et finalement j’étais juste super bien là bas, super à ma place et donc je suis restée. Je suis très bien à Causette et on me laisse là bas une liberté incroyable.

Confortable

J’étais bien, donc je suis restée !

Une liberté incroyable ? C’est à dire ?

Bah je fais ce que je veux. Bon, ça passe quand même par le filtre de la conf’ de rédac’ et faut que les sujets soient acceptés. C’est quand même pareil que pour les journalistes : on propose et la rédac’ dispose.

Par exemple -Et hop ! Grosse digression !

Je suis partie au Danemark avec Tignous en novembre, on a rencontré l’association des caricaturistes danois dont on a beaucoup entendu parler depuis… Et là bas j’ai trouvé un sujet incroyable dont je ne vous parlerais pas pour ne pas me le faire piquer ! Je rentre je dis « Ouah j’ai un sujet de fou « ! Ils sont là : « allez hop ! Sujet, devis budget c’est parti quoi ! » Ils nous donnent les moyens de faire les choses : « t’as besoin de 3 pages ? Allez, prend 3 pages ! » Bon c’est pas tout le temps comme ça, mais globalement, si.

Là je participais à un stage de citoyenneté avec des mineurs condamnés, personne ne sait que ce truc là existe, même les juges ne savent pas que ça existe, du coup c’est un super sujet ! Et j’arrive je dis « Ouah ! faut faire un truc dessus » : 3 pages . Super ! Bon de la même manière, je voulais garder la rubrique politique, on me l’a laissé, j’ai pu tester 50 débuts de BD différentes et que à chaque fois c’est “c’est bon bah vas-y essaie”, c’est pas toujours aussi simple.

J’idéalise un peu le tableau mais c’est un journal qui est jeune qui a un chemin de fer hyper souple, on peut inventer une rubrique du jour au lendemain. Causette a ce côté un peu punk qui fait qu’on peut se permettre d’inventer une rubrique si on en a besoin et si il y a un truc qui nous tient vraiment à cœur et qui est de qualité ça passera. Donc ça c’est chouette.  Je bosse aussi à l’Huma dimanche grâce à Charb qui m’avait présenté à André [Carrel] qui était le rédac’ chef de l’époque il y a un an et demi. Donc j’ai ma page toutes les semaines depuis un an et demi.

Ça ressemble à quoi une vie de dessinateurs de presse ? Tu fais quoi de tes journées concrètement ?

 

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Je cours après le temps.

Concrètement avant j’avais un atelier que je partageais avec d’autres dessinateurs et donc le lundi j’allais à Charlie, le mardi à Causette, le mercredi jeudi à mon atelier et vendredi je faisais encore un autre truc. Enfin je courais partout, j’avais le dos en vrac à force de porter mon ordinateur et je devenais folle.

Depuis que Causette a déménagé il y a un an ou deux maintenant j’ai mon bureau là bas, donc ma vie s’est beaucoup simplifiée. En gros j’ai des horaires de bureau : je fais 10h-19h avec énormément de souplesse parce qu’en fait je suis pas obligée -ça c’est super- je suis en CDI a mi-temps à Causette, ça c’est pareil, normalement c’est un truc qui n’existe pas ! Juste un bol monstrueux une fois de plus ! Parce que la vraie vie d’un dessinateur de presse c’est courir après la pige en crevant la dalle, ce qui a été mon cas pendant 5 ans mais il y en a qui font ça toute leur vie alors je vais pas me plaindre. Voilà.

J’essaie de m’organiser pour que les dead-lines tombent à des moments où j’ai le temps de faire des trucs. Le lundi matin je vais à la conf’ de rédac’ de l’Huma, lundi après midi je dessine, mardi je fais les dessins pour Marianne. Ça c’est pour les hebdo c’est régulier, on finit par s’organiser. Là se pose la question de reprendre du service à Charlie je pense pas que je vais le faire parce qu’ils bouclent le vendredi après midi. Causette c’est un mensuel donc je sais  que la semaine avant le bouclage faut que je sois super light sur le reste parce que tout tombe en même temps à la dernière minute et c’est super charrette -comme d’habitude.

J’ai d’autres parutions, genre Tsugi où je fais un dessin une fois par mois c’est cool, ils s’y prennent 10 jours avant, ils m’envoient le sujet, -mais je le fais à la dernière minute. Je bosse aussi à la maison écologique, c’est tous les deux mois. Puis après il y a des trucs ponctuels, comme 10 pages de bd reportage pour Regards avec une ancienne journaliste de Causette qui est redevenue pigiste. C’est super intéressant mais c’est 10 pages dans 2 jours je sais pas comment je vais faire… Enfin j’en ai déjà fait 5 (héhé).

Sinon c’est très compliqué et depuis le 7 janvier – vu que j’ai trop de temps libre – j’ai décidé de me porter volontaire pour un truc super que fait le 93 qui s’appelle “Nous sommes la République” et qui propose aux collèges du 93 de faire intervenir des parrains comme Edouard Zambeaux. Du coup les établissements scolaires appellent et nous on va animer des ateliers et on va faire des interventions. Je bossais aussi avec la PJJ [Protection Judiciaire de la Jeunesse] pour le stage de citoyenneté. C’est vraiment à la demande les interventions. Je faisais aussi des ateliers en maison d’arrêt cet été à Villepinte donc je pense que ça fait aussi partie du métier de faire de la pédagogie.

J’ai tenté de faire fonctionner mon cerveau depuis le mois de Janvier et c’est pas toujours simple et tenter de réfléchir un peu à notre responsabilité commune dans ce qui s’est passé. Je sais pas ce qu’en penserait Charb, mais être dessinateur c’est dessiner Mahomet, se foutre de la gueule des religions, tout ça on a le droit de le faire c’est pas du tout à remettre en cause mais je pense que parallèlement à ça on a le devoir de pédagogie pour que notre métier soit compris.

Et là c’était frappant avec ces jeunes hier qui étaient tous a peu près d’accord je pense pour dire “Il faut pas dessiner le Prophète c’est pas respectueux et on a été très choqués par les dessins » et on a parlé notamment d’un dessin de Riss intitulé “Le Coran c’est de la merde”. Le dessin représente un musulman qui tient le Coran sur son coeur et qui se fait tirer dessus, donc il meurt et donc le Coran c’est de la merde au sens où ça n’arrête pas les balles.

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Une Charlie Hebdo février 2014 Source – Libération – Article Charlie en 12 dates

Et je leur ai expliqué que peut être que ce dessin ne veut pas dire que le Coran c’est de la merde sinon on aurait juste écrit ça sans dessin. Mais qu’il y avait un message derrière et que ce message c’était que les premières victimes de l’islamisme ce sont les musulmans eux-mêmes.

C’est un dessin qui amenait à la réflexion et qui faisait comprendre que les premiers que Charlie défendait en défendant la laïcité, c’étaient les croyants. Et en discutant de tout ça on aurait pu croire que j’allais me retrouver face à une bande de jeunes déchaînés comme voudraient nous le laisser penser certains médias, mais cela a abouti à une discussion constructive où ils m’ont remercié à la fin et ils m’ont dit “Ouais bah finalement on a compris, on est pas plus cons que les autres, si on nous explique on comprend” et c’est pour ça que je pense que nous avons le devoir dessinateurs d’expliquer pourquoi. »

Et bien oui, c’est déjà la fin de cette partie d’interview. Toujours pas satisfaits ? Parfait ! La semaine prochaine, publication de la dernière partie de l’interview. La dernière mais pas des moindres : Camille nous parlera de liberté d’expression. 

Je sais que vous avez déjà hâte et que ces mots vous font des frissons de bonheur dans le dos, mais patience. A suivre (encore) …

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